À 45 miles par heure, sur les routes qui mènent vers l’Utah, quand les panneaux nous limitent à 65 m/h, S. roule à l’économie.
Plus que rouler à l’économie, il serait d’ailleurs plus juste de dire que S. vit à l’économie. Hippie célibataire proche de la cinquantaine, cheveux courts et lunettes de magicien anglais pré pubère, le vendeur de t-shirts non assermenté semble vivre sur un petit pied (un piétounet en quelque sorte, pour employer un terme plus littéraire).

Sa réticence à aller dans les parcs nationaux, en raison du prix d’entrée, et son allusion à la nourriture gratuite récupérée pour le voyage, me l’avaient déjà laissé entrevoir. La rencontre en personne et les derniers préparatifs me l’ont confirmé. Arrivée à 11h, je dois patienter dans la ville bohème de Boulder que mon covoitureur prépare ses affaires seul, car ma présence étrange étrangère le distrait. À 15h, alors que j’espère que nous prendrons la route rapidement pour planter la tente sous les derniers rayons du soleil de l’Utah, S. m’indique qu’il serait judicieux de profiter du repas gratuit servi à 17h au centre-ville. Me voici donc, européenne bien portante et garnie de dollars, dans la file du dispensaire de l’église protestante, pour me voir servir un copieux repas, sous les regards compatissants des bénévoles. Mon futur hôte et compagnon de voyage ne semble pas gêné outre-mesure par la situation, tout heureux qu’il est de profiter d’un repas gratuit.

Au son de Grateful Dead, la route est longue. Le groupe leader hippie et surtout dealer de LSD suivi par ses foules de fans chevelus béats rythme les six heures de route qui précèdent l’installation de la tente à une heure du matin dans un camp quelconque, sous les phares de la voiture.

S’il y a bien une chose cependant sur laquelle S. n’est pas économe, c’est la marijuana. Légalisée pour usage médical dans l’État du Colorado, devenu l’Eldorado des fumeurs de joints, elle rythme les journées de S., adepte d’une herbe qu’il prétend être énergisante, au point de le transformer en véritable Hulk, ce qui ne manque pas de susciter, à chaque séance herbicole, des sons gutturaux parsemés de blagues lassantes sur « Hulk beats horses, Hulk beats cars, Hulk beats everythin’».

les pauses, durant les six heures de randonnée quotidienne, sont bien plus souvent des pauses fumette que des breaks motivés par la fatigue. À 4h20, il est impensable de ne pas s’arrêter : en référence au code 4-20 utilisé par la police pour les fumeurs de substances illicites, 16h20, mais aussi le 4 avril (4/20 en format anglais), le hippie désargenté se fait un devoir de célébrer ces chiffres talismans des fumeurs de Boulder et d’ailleurs.
Le peu de conversation de mon guide et l’incohérence de ses rares monologues me font penser qu’il a commencé à pratiquer ces rituels il y a déjà un peu trop longtemps.

Le solitaire a ses habitudes de campeur que je perturbe. L'air pur et la compagnie européenne m’attendent à Moab, que je m’empresse de rejoindre par lassitude et fatigue à la simple idée de passer une nouvelle soirée silencieuse et inconfortable, devant puis sous la tente igloo posée sur les terres chaudes de l’Utah.

IMG_1490